Des cornes d’1m30 d’envergure ne passaient pas dans le couloir d’abattage
En préparant mon Almanach de l’Agroécologie (à paraître fin 2025), j’ai pu échanger par téléphone avec Antoine et Marion, de La Ferme A Tout Bout de Champ en Mayenne, sur le relation qu’ils tissent avec leurs animaux, et la bouleversante question de la mise à mort.
Antoine Ponton et Marion Lemonnier élèvent un troupeau de 20 vaches Salers qui chaque année donnent 1 veau.
« Quand on accompagne un animal jusqu’à la mort, cela nous responsabilise sur le fait de lui donner une vie de qualité. Quand on sait qu’on va le tuer et le consommer, ça nous motive à en élever vraiment peu, et le peu qu’on élève, on souhaite leur donner une mort digne » explique Marion.
Le couple ne réduit pas l’animal à une « production » mais le voit dans toute sa globalité. « Nos animaux sont des partenaires de vie pour nous nourrir mais aussi pour le paysage, pour la faune, pour la flore. Ce global fait que j’ai un contrat moral avec l’animal, je lui doit la meilleure vie possible, y compris la mort » ajoute Antoine.
Aujourd’hui en France, malgré les combats de groupes d’éleveurs, l’abattage à la ferme est interdit sauf dans de rares cas particuliers. Le moment de l’abattage est souvent une source de stress pour les animaux et pour les éleveurs et éleveuses : distance pour aller à l’abattoir de plus en plus longue (le nombre d’abattoirs est passé de 1645 dans les années 60 à 180 en 2024*), attente parfois très longue à l’abattoir, fin de vie dans un lieu inconnu de l’animal, mise à mort par des inconnus également.
« Nos animaux sont des partenaires de vie pour nous nourrir mais aussi pour le paysage, pour la faune, pour la flore. Ce global fait que j’ai un contrat moral avec l’animal, je lui doit la meilleure vie possible, y compris la mort »
Pour respecter ses valeurs, Antoine s’est formé pour pouvoir abattre ses animaux lui-même. « J’ai fait 2 voyages en Allemagne pour découvrir des techniques d’abattage sur le milieu de vie de l’animal. Dans ce cas l’animal mort est ensuite acheminé dans un abattoir pour être mis en carcasse. Puis j’ai obtenu un CCPA — Certificat de Compétences pour la Protection des Animaux — nécessaire et j’ai fait une journée d’abattage pour pratiquer et me confronter véritablement à l’abattage »
Antoine interpelle plusieurs fois les élus pour créer un projet de réception d’animaux morts et qu’une partie des tâches liées à l’abattage soient faites sur la ferme. En vain. « Je n’ai pas mis un pied dans la porte, ce sont mes bœufs qui ont mis une corne dans la porte. J’avais des bœufs de 4 ans qui avaient des cornes d’1m30 d’envergure. Le couloir de l’abattoir fait 80 cm. A force de solliciter les personnes de l’abattoir on m’a autorisé à abattre 2 animaux sur la ferme ». Antoine filme ce moment pour pouvoir le montrer aux autorités et faire avancer la cause. « Les autorités ont vu la vidéo et ont dit que c’était ok. Il fallait ensuite que le directeur de l’abattoir donne son aval en ajoutant une annexe dans son plan de maîtrise sanitaire. Il n’a pas voulu ». Antoine propose de montrer la vidéo aussi à des proches qui avaient peur de la regarder. Après visionnage, certains plusieurs témoignent « c’était plutôt tranquille ». « c’est tout ? C’est tranquille en fait. »
Cette histoire de cornes illustre également la standardisation des abattoirs face à la diversité animale et leur physiologie. Faut-il adapter les abattoirs à cette diversité, ou simplement remettre la mort au cœur de la ferme ? Les solutions sont multiples, les lobbies sont très forts, puisque la plupart des abattoirs sont détenus par des entreprises privées. 80% des volumes — entendez, les carcasses des animaux — sont détenus par 4 grands groupes industriels.
Faut-il adapter les abattoirs à cette diversité, ou simplement remettre la mort au cœur de la ferme ?
Tous les jours, Antoine se demande se demande comment être éleveur tout en respectant ses valeurs. Si les bœufs doivent de toute façon être abattus à 3 ans pour la vente directe, d’autres pistes sont possibles pour les vaches. « Je pourrais les laisser mourir de leur vieille mort, au champ. Mais c’est très dur de les voir vieillir, de les voir perdre leurs capacités et souffrir. Je crois que je préfèrerai les abattre moi-même. Je leur dois bien ça. Et avec l’abattage à la ferme, tu peux faire au ressenti, en fonction des animaux, plutôt que de suivre un protocole de masse. Si on doit continuer à faire abattre nos animaux à l’abattoir je ne sais pas si je pourrais continuer à être éleveur ».
La solution serait-elle d’arrêter d’élever des animaux pour les manger ? Jocelyne Porcher, ancienne éleveuse et directrice de recherche à l’INRAE, rappelle que la domestication est un échange. « Nous vivons depuis 10 000 ans avec les animaux d’élevage. Ce cycle du don a été rompu par l’industrialisation au 19ème siècle. Et si on libère les animaux, cela veut dire qu’on ne leur donne plus rien !* » Marion me rappelle que « si la domestication a eu lieu, dans la logique de l’évolution, c’est parce que les animaux ont trouvé un intérêt à être partenaires de l’homme. Cela met en valeur notre interdépendance. Pour moi manger un animal qu’on a aimé c’est une façon de l’honorer. On est ce qu’on mange. Le fait de le manger ça veut dire qu’il va faire partie de nous. Quelque chose se prolonge énergétiquement ».
La posture de Marion et Antoine me fait fortement penser à la relation qu’entretenaient les indiens d’Amérique avec les bisons jusqu’au 19ème siècle, période du massacre de 70 millions de bisons par le gouvernement américain. Les bisons étaient essentiels pour les Indiens des Plaines et les autres nations autochtones, car ils constituaient non seulement une source de nourriture vitale, et étaient considérés comme un cadeau sacré. Les bisons offraient aux Indiens pratiquement tout ce dont ils avaient besoin pour vivre, rien n’était jeté de la bête. Et ils estimaient aussi qu’en consommant le bison, ils récupéraient sa force et sa sagesse.
La posture de Marion et Antoine me fait fortement penser à la relation qu’entretenaient les indiens d’Amérique avec les bisons jusqu’au 19ème siècle (…) ils constituaient non seulement une source de nourriture vitale, et étaient considérés comme un cadeau sacré (…) ils estimaient aussi qu’en consommant le bison, ils récupéraient sa force et sa sagesse.
Je demande à Marion de me donner un conseil pour les personnes qui liront ces lignes. Elle réfléchit, puis me répond. « Posez-vous 5 minutes avec vous-même et aiguisez votre responsabilité en tant que consommateur de produits animaux. Du lardon à la côte de bœuf en passant par le fromage, vous validez le mode d’élevage de cet animal, la mort de cet animal. Achetez votre viande en direct, allez sur la ferme, rencontrez les animaux, pour comprendre comment les éleveurs travaillent. Et mangez en conscience, prenez le temps de remercier l’animal ».
A Tout Bout d’Champ est une ferme Terre de Liens et fait partie du réseau Paysan de nature. Le couple met tout en en œuvre pour que l’élevage soit en symbiose avec la vie sauvage, et propose des séjours à la ferme pour tous les âges.
Pour aller plus loin :
Soutenir des associations comme AALVIE https://www.aalvie.com/general-7-1
Ressources mentionnées
