Les Huit Leçons Emergentes d’Otto Scharmer: du Coronavirus à l’Action pour le Climat

En cette période où nos esprits bouillonnent de pensées nourries par une surenchère des médias et réseaux sociaux, j’ai choisi de traduire cet article pour proposer aux lecteurs francophones des éléments pour mieux comprendre ce moment incroyable que nous traversons. Cet article a été écrit par Otto Scharmer, maître de conférences du MIT et co-fondateur du Presencing Institute, dans le blog Fields of the Future.

Vérification de la température des passagers arrivant à l’aéroport international d’Hong-Kong. La ville, comme Singapour et Taïwan, a fait des progrès pour contenir le Covid-19 (Crédit Photo: Hannah Mckay/Reuters)

Alors que 100 millions de personnes en Europe sont bloquées, les États-Unis ne semblent pas du tout préparés au tsunami qui va frapper. «Nous sommes sur le point de vivre la pire catastrophe de santé publique depuis la polio», explique le Dr Martin Makary , professeur à la Bloomberg School of Public Health de l’Université Johns Hopkins. «Ne croyez pas les chiffres quand vous voyez, même sur notre site web, que 1 600 Américains ont le virus. Non, cela signifie que 1 600 ont passé le test et ont été testés positifs. Il y a probablement 25 à 50 personnes qui ont le virus pour chaque personne confirmée. Je pense que nous avons actuellement entre 50 000 et un demi-million de cas aux États-Unis. »

De retour aux États-Unis d’Europe dans le dernier avion avant le début de l’interdiction de voyager il y a deux jours, j’ai l’impression d’avoir voyagé dans le passé. C’est exactement ce que les gens disent lorsqu’ils arrivent en Europe en provenance d’Asie de l’Est. C’est comme si vous reculiez dans le temps, dans un état de conscience antérieur, que le pays de départ avait déjà dépassé. Voici ce que je vous propose de retenir:

1. La perturbation du coronavirus est un présage des choses à venir

COVID-19 a mis en lumière notre situation de crise et, fait intéressant, a accompli plus pour réduire les émissions de CO2 en quelques semaines que tous les échanges sur le climat combinés ont fait depuis des années. Alors que certaines catastrophes, comme les ouragans, les tremblements de terre et les tsunamis, ont tendance à faire ressortir le meilleur de la population (en rassemblant les gens), les pandémies ont tendance à faire le contraire, comme l’a récemment expliqué le chroniqueur David Brooks . Le virus brandit un miroir devant nous. Il nous oblige à prendre conscience de notre propre comportement et de son impact sur le collectif, sur le système. Ce miroir nous invite doucement à faire quelques sacrifices personnels qui profitent à l’ensemble — pour faire bouger notre état intérieur de l’ ego à l’ éco .

2. Votre comportement change le système

Si la crise du coronavirus a déjà montré quelque chose, c’est que nous — chacun de nous, séparément et ensemble — pouvons changer le système. Rappelez-vous à quel point cet étrange virus de Wuhan semblait lointain à beaucoup d’entre nous lorsqu’il a fait la une des journaux début janvier? C’était il y a quelques semaines seulement. C’est une puissante démonstration que nous sommes mondialement interconnectés. Nous sommes nombreux. Nous sommes un. Maintenant, nous devons ralentir la propagation du virus, aplanir la courbe, éviter les souffrances massives et inutiles de ceux d’entre nous qui se trouvent être les personnes âgées, les personnes non assurées, les travailleurs précaires qui alignent les petits boulots, les gens qui sont seuls et sans filet de sécurité. L’auto-isolement et l’éloignement social ne vous concernent pas si vous êtes en bonne santé; ils visent à protéger les personnes particulièrement vulnérables.

En bref: votre comportement change le système.

Un employé désinfecte le pont Ponte della Paglia sur la place Saint-Marc afin de lutter contre la contagion du coronavirus à Venise, en Italie (Crédit photo: Manuel Silverstri / Reuters)

3. Deux leviers: réponse du gouvernement rapide et sensibilisation des citoyens à partir de données transparentes

Pour ralentir la propagation du virus, nous devons changer notre comportement collectif. Nous pouvons y parvenir de deux manières: a) par une réponse gouvernementale opportune et b) une sensibilisation et une action citoyennes fondées sur les tests d’infection réalisés. La Chine, après un démarrage lent, a surmonté la pandémie en s’appuyant principalement sur la première solution (verrouillage draconien, quarantaine et distanciation sociale, surveillance des mouvements de l’ensemble de la population), qui ont étonnamment bien fonctionné. L’Italie (et maintenant aussi l’Espagne) a adopté une approche qui, pendant une longue période, a été faible en ce qui concerne l’action des pouvoirs publics — tant en termes de mesures de contrôle que de tests. Mais si vous n’avez pas de réglementation efficace et pas de données fiables face à une pandémie, c’est comme si vous couriez dans la forêt les yeux bandés. Cela donne des souffrances et des décès massifs parmi les personnes vulnérables, par exemple lorsque les personnes âgées qui ont besoin de soins ne peuvent être accueillies dans les hôpitaux. C’est la voie même sur laquelle les États-Unis semblent désormais s’engager.

Un troisième groupe de pays semble toutefois avoir trouvé une solution intermédiaire. Singapour, Hong Kong, Taïwan et la Corée du Sud ont tous réussi à surmonter la pandémie sans imposer de contrôles draconiens ni de surveillance citoyenne. La Corée du Sud a considérablement ralenti la propagation du COVID-19 et Singapour, Hong Kong et Taïwan ont réussi à empêcher très rapidement une épidémie massive. À ce jour, le 16 mars , Hong Kong a 141 cas confirmés, Singapour en a 212 et Taiwan en a 53. Comment ont-ils fait ?

Les habitants de banlieue portant des masques par précaution contre l’épidémie de coronavirus, ici dans un train pendant leur trajet du matin à Singapour. (Crédit photo: Reuters File Photo)

Il semble qu’ils aient réussi de différentes manières qui partagent néanmoins trois stratégies: (1) réduire l’arrivée de nouveaux cas (restrictions de voyage), (2) empêcher la transmission entre les cas connus et la population locale (quarantaines), et (3) supprimer la transmission en réduisant les contacts dans la population (hygiène accrue, éloignement social, auto-isolement).

Singapour étant une île, les restrictions de voyage étaient relativement faciles à imposer. Seulement trois jours (!) Après que les autorités chinoises aient alerté le reste de la planète sur l’épidémie de Wuhan, Singapour a commencé à surveiller les voyageurs venant de Wuhan pour de nouveaux tests et un éventuel isolement. Plus tard, les voyageurs des zones touchées ont été placés en quarantaine obligatoire, les infrastructures ont évolué rapidement pour répondre à ce besoin et tous ceux qui ont perdu des jours de travail ont été indemnisés par le gouvernement. Beaucoup d’efforts ont été faits pour pouvoir retrouver les contacts des personnes possiblement infectées. Des grands rassemblements ont été annulés temporairement, mais les écoles et les lieux de travail restent ouverts.

Taïwan, également une île, a tout d’abord continué à autoriser les voyages en provenance de Chine, inspectant et filtrant les voyageurs sur les vols entrants. Ce n’est qu’après que le signalement du premier cas en provenance de Chine que Taiwan a interdit (la plupart) les vols entrants en provenance de Chine. Taïwan recommande l’auto-isolement et la mise en quarantaine à domicile, même lorsque les infrastructures publiques restent accessibles. Les écoles ont fermé mais seulement pendant une durée de deux semaines après les vacances.

Hong Kong, une région administrative particulière de Chine, partage une frontière avec le continent, habituellement traversée par environ 300 000 personnes par jour. Plutôt que d’empêcher complètement les personnes des régions touchées d’entrer, Hong Kong s’est concentré sur la prévention de la transmission au sein de la communauté avec une auto-quarantaine obligatoire pour tous les voyageurs en provenance entre autres de la Chine. Hong Kong impose également la distanciation sociale. Les fonctionnaires travaillent à domicile. Toutes les écoles restent fermées et tous les cours sont faits à distance. De plus, le gouvernement de Hong Kong partage proactivement les informations avec ses citoyens. Par exemple, le gouvernement publie des cartes des bâtiments montrant où les gens ont été infectés, à quel moment ils étaient présents et comment ils ont contracté le virus, afin que tout le monde puisse voir les mouvements de populations et ajuster son comportement en conséquence.

En résumé: Ces pays ont traversé l’épidémie en utilisant une combinaison de tests, de transparence (information active des citoyens) et de sensibilisation des citoyens guidée par une réponse gouvernementale rapide et proactive. En d’autres termes, en ne courant pas avec les yeux bandés. Ils ont ralenti, se sont arrêtés et ont enlevé leurs bandeaux pour voir ce qui se passait. Ils partagent des informations de manière transparente. Et ils se déplacent ensemble plus consciemment, plus intentionnellement et en tant que populations plus conscientes collectivement.

Figure 1. Réponse du coronavirus: une carte, plusieurs voies — visuel par Olaf Baldini

La figure 1 résume ces observations. Les deux axes suivent les deux approches: une réponse rapide du gouvernement et une sensibilisation des citoyens basée sur les données. Vous pouvez voir le trajet de la Chine dirigé par l’action du gouvernement, et le trajet des États-Unis (et de l’Italie) de l’autre, mené par les citoyens, en raison du manque d’action gouvernementale opportune. Mais ce qui est intéressant, c’est la situation intermédiaire: Singapour, Hong Kong, Taïwan et la Corée du Sud. Une chose qui les distingue est leur histoire; ils avaient «l’avantage» de l’épidémie de SRAS en 2002–2003, ce qui les a amenés à améliorer la préparation (capacité de réponse) de leurs institutions.

Un autre facteur bénéfique est moins évident. Tous ces pays partagent un contexte culturel confucianiste. Pendant des siècles, ils ont mis l’accent sur une éducation de qualité et sur l’envoi des personnes les plus talentueuses de chaque génération au gouvernement, pas dans les entreprises privées. Le célèbre essai de Confucius, Le Grand Apprentissage, détaille cette fonction du confucianisme en observant que, pour changer le monde, vous devez d’abord cultiver votre condition intérieure en tant qu’être humain. Ils partagent un contexte culturel qui met l’accent sur l’harmonie entre l’extérieur et l’intérieur. C’est précisément ce qui est en jeu lorsque vous réfléchissez à la façon d’intégrer l’action gouvernementale et l’action individuelle. Quelles sont les conditions intérieures qui, si elles étaient en place, pourraient intégrer ces deux leviers ou axes et déplacer notre type de réponse aux catastrophes d’en bas à gauche vers en haut à droite sur le schéma?

4. Nous avons le choix

La situation du coronavirus nous donne à tous la possibilité de faire une pause, réinitialiser et intensifier nos actes. Le COVID-19, comme toute perturbation, nous met tous face à un choix: (1) se figer, se détourner des autres, ne s’occuper que de nous, ou (2) se tourner vers les autres pour soutenir et réconforter ceux qui ont besoin d’aide. Ce choix entre agir à partir de l’ego ou agir à partir de la conscience de l’écosystème est celui auquel nous sommes confrontés chaque jour, chaque heure, chaque instant. Plus le monde s’enfonce dans le chaos, le désespoir et la confusion, plus grande est notre responsabilité de rayonner la présence, la compassion et la confiance en l’action.

Figure 2: Deux réponses aux perturbations — deux domaines sociaux

La figure 2 résume ce choix en décrivant les deux différents champs sociaux que nous pouvons choisir d’incarner à travers nos actions, nos relations et nos pensées. Dans la moitié supérieure de la figure, vous voyez la réaction de «gel», qui tend à amplifier l’ ignorance , la haine et la peur . Dans la moitié inférieure, vous voyez la réponse «d’ouverture», qui tend à amplifier la curiosité , la compassion et le courage .

En Espagne, un MERCI surgit dans la rue pour remercier le personnel hospitalier

Même si la distance physique physique est nécessaire à l’heure qu’il est, cela ne signifie pas que notre condition intérieure doit stagner. En fait, au cours des derniers jours, nous avons vu des exemples très émouvants en Italie et en Espagne de la façon dont l’éloignement physique peut engendrer de la compassion et de l’empathie. Pour reprendre les dires d’un citoyen espagnol ce week-end, ”ce matin, un appel a été lancé sur les réseaux sociaux en Espagne pour sortir aux balcons et aux fenêtres à 22h00 et produire une gigantesque ovation pour remercier et soutenir les employés de l’hôpital. Il est 22 h 05 et j’entends le rugissement de l’autre côté des fenêtres. »

5. Le déclin de Trump et des populistes d’extrême droite

La manière dont on réagit aux perturbations — en se figeant et en se détournant ou en s’ouvrant et en se tournant vers — est à la fois un choix personnel et collectif. Au cours des quatre dernières années, nous avons tous constaté une énorme augmentation de la réaction de gel de pays entiers, provoquée par Trump, Bolsonaro, Orban, Salvini, Modi, Johnson. La liste continue. Bien que Trump ait réussi à raconter plus de 16 000 mensonges depuis son entrée en fonction, cette fois, cela pourrait être différent. En temps «normal», on peut diriger un pays en racontant beaucoup de bêtises : on évite les sujets importants, et c’est divertissant pour la population. Mais en période de grande perturbation, les mêmes comportements (déni, désensibilisation, absence, blâme, destruction) se conjuguent et forment un puissant moteur d’autodestruction accélérée. Lorsque cette dynamique devient apparente, lorsque des pannes catastrophiques en résulteront directement,

Dans les exemples suivants, j’utilise Trump mais cela vaut pour d’autres dirigeants politiques: Boris Johnson et bien d’autres ont des angles morts similaires dans leur leadership. Ce que je veux montrer, c’est l’état d’esprit sous-jacent, qui consiste à éviter la réalité — c’est-à-dire la science et les données — plutôt que d’ adopter la réalité lorsque les choses deviennent difficiles. De toute évidence, cet état d’esprit entre en collision avec la réalité que nous vivons en ce moment.

Selon Andy Slavitt, administrateur de Medicare et Medicaid dans l’administration Obama, les hôpitaux américains pourraient être submergés par des cas de coronavirus d’ici quelques jours et entraîner une escalade «de type tsunami» qui laisserait des dizaines de milliers de personnes en besoin de soins médicaux, alors que les hôpitaux ne peuvent les recevoir. Certains experts suggèrent même que plus d’un million de personnes pourraient mourir du coronavirus aux États-Unis.

Voici comment nous pouvons voir l’échec de leadership à travers le prisme de l’Absence:

Déni : «Le péché originel est le déni de Trump pendant des mois et le démantèlement des infrastructures d’urgence et de santé publique», a déclaré Andy Slavitt. Alors qu’il a fallu environ trois jours à Singapour et à Taiwan pour répondre à l’épidémie de virus début janvier, Trump n’a pris aucune mesure avant la semaine dernière. Les kits de test sont encore largement indisponibles. En d’autres termes: nous resserrons toujours le bandeau auteur de nos yeux au lieu de l’arracher. En revanche, Angela Merkel a de son côté été franche en avertissant que les deux tiers des Allemands contracteront probablement le virus.

Desensing : Trump a refusé de fournir les soins nécessaires aux citoyens américains sur le paquebot de luxe Grand Princess afin que « ses » cas de coronavirus n’augmentent pas une fois que les passagers aient quitté le navire. Il continue de démontrer ce manque total d’empathie et de compassion.

Absences: les crises créent des moments profonds de «lâcher prise» et de «laisser venir». Ce leadership, qui active ce niveau d’humanité plus profond est totalement absent chez Trump. Il a par exemple refusé d’acheter des kits de test existants qui ont été développés par Roche et qui auraient résolu le problème des tests depuis des mois. Il a aussi essayé d’offrir “de grosses sommes d’argent” pour faire accéder les Etats-Unis au vaccin Covid-19, développé par la société biopharmaceutique allemande CureVac. La direction de l’entreprise a décliné l’offre en invoquant leurs valeurs éthiques : servir l’ensemble de la communauté mondiale, plutôt qu’uniquement un seul pays.

Blâmer les autres: Toutes les annonces de Trump jusqu’à présent ont été guidées par la mentalité selon laquelle la source du problème « c’est eux », « pas nous » — et malgré les preuves solides que le virus se propage depuis longtemps aux États-Unis. Qualifier l’épidémie de «virus étranger» l’a aidé à justifier un certain nombre d’interdictions de voyager, ce qui a certainement été utile au début. Cependant, le même état d’esprit rend de plus en plus impossible la réalisation des deux autres stratégies critiques: empêcher la transmission entre les cas connus et la population locale, et supprimer la transmission silencieuse par l’éloignement social et l’auto-isolement.

Destruction: Trump a continué de perdre la confiance des alliés européens en les aveuglant avec l’annonce de l’interdiction de voyager et en essayant d’acheter un accès exclusif au vaccin, ce qui aurait exclu le reste du monde. Trump a été très efficace quand il a attaqué les institutions gouvernementales et multilatérales — de la dissolution de son propre groupe de travail du CDC à la Maison Blanche (né des années Obama), au retrait de l’Accord de Paris, érodant la confiance dans ces institutions exactement au moment où le peuple américain en a le plus besoin.

Tous ces comportements s’ajoutent à un modèle de prise de décision qui nous pousse vers une auto-destruction accélérée. Mais plus cela devient visible, plus cet ancien modèle risque de heurter un mur et plus il est possible qu’un nouveau modèle de collaboration sociale émerge. Cela ne signifie pas que le Trumpisme a fait son temps. Mais il est sur le point de frapper le plus énorme mur, bien visible et tangible. C’est du jamais vu.

Nous avons le choix — visuel de Rachel Hentsch

6. L’essor de l’action collective à partir d’une sensibilisation fondée sur des données fiables.

La crise des coronavirus nous pousse à improviser de nouvelles façons de collaborer et de coordonner. L’action collective basée sur la sensibilisation et les données fiables marche bien, en s’occupant ensemble d’une situation, puis en ajustant son comportement en conséquence. Une autre façon de décrire ce type de gouvernance est : coordonner en lâchant prise et en laissant venir, à partir de ce que nous voyons ensemble: lâcher prise sur les plans précédents, et laisser venir ce qui est sur le point d’émerger.

En 2008, lors d’un précédent bouleversement dans le monde financier, nous avons vu la plupart des grandes organisations passer soudainement à un mode de fonctionnement différent. Ils ont dû abandonner les plans annuels et les objectifs trimestriels qui avaient été fixés avant la crise financière et, au lieu de cela, porter une attention particulière à la situation au fur et à mesure qu’elle évoluait et adapter leur comportement en conséquence. C’est une compétence et une capacité dont nous avons besoin de toute urgence dans de nombreux autres domaines de crise sociale et environnementale aujourd’hui.

En période de statu quo, nous avons tendance à «sous-traiter» la coordination de nos systèmes à des mécanismes externes, tels que la main visible de la réglementation gouvernementale ou la main invisible du marché. En période de crise, cependant, ces mécanismes ont tendance à s’effondrer. Lorsque cela se produit, nous, les principaux acteurs des systèmes que nous co-adoptons, devons nous unir pour co-percevoir et co-façonner l’avenir à mesure qu’il émerge. Pour le dire autrement, notre attention et notre intention doivent s’aligner rapidement sur ce qui se passe actuellement. Apprendre à se connecter de manière plus consciente et intentionnelle pourrait bien être le cadeau le plus important qui émerge de cette crise. Le fonctionnement de cette nouvelle façon de coordonner les fluides semble nécessiter deux conditions habilitantes importantes:

· Des informations précises sur ce qui se passe en ce moment; et,

· Un espace soutenu (“holding space” en anglais), avec des conditions qui aident les gens à agir pour le bien-être de l’ensemble, leur permettant de passer de l’ego à l’éco.

Cette nouvelle capacité collective sera cruciale pour faire face à de nombreux autres domaines de crise dans les années à venir, de l’action climatique, de la biodiversité et des questions de réfugiés à la justice sociale et au bien-être pour tous.

7. La conversation que nous devons avoir maintenant: réinventer notre civilisation

Chaque crise a deux aspects: les choses que nous devons abandonner et les choses qui sont sur le point d’émerger. Du côté du lâcher-prise, il est intéressant de voir à quelle vitesse nous pouvons nous adapter en tant que communauté mondiale. Du coup, on réalise que plus de la moitié des réunions avec lesquelles nous remplissons notre emploi du temps ne sont peut-être pas aussi nécessaires, aussi essentielles que nous le pensions, après tout. Alors pourquoi nous occupons-nous de choses qui ne sont pas essentielles? C’est une excellente question à poser. La question suivante pourrait être: si nous abandonnons tout ce qui n’est pas essentiel — que reste-t-il? C’est une autre grande question (ou «mantra») à méditer. Quelle que soit la réponse qui se dégage pour vous de cette contemplation, gardez-la dans votre cœur.

Et puis, une troisième question à envisager pourrait être la suivante: Et si nous utilisions cette perturbation comme une opportunité de laisser tomber tout ce qui n’est pas essentiel dans notre vie, dans notre travail et dans nos routines institutionnelles? Comment réinventer notre façon de vivre et de travailler ensemble? Comment réinventer les structures de base de notre civilisation? Ce qui signifie effectivement: comment pouvons-nous réinventer nos systèmes économiques, démocratiques et d’apprentissage de manière à combler les clivages écologiques, sociaux et spirituels de notre temps?

C’est la conversation que nous devons avoir maintenant. Avec nos cercles d’amis. Avec nos familles. Avec nos organisations et communautés. S’il y a quelque chose que j’ai appris des perturbations précédentes dont j’ai été témoin, comme la crise financière de 2008, c’est bien ceci: la même perturbation a tendance à avoir un impact radicalement différent sur différentes organisations, selon la façon dont les dirigeants — et les personnes ou les acteurs du changement en général — répondent à cette situation.

Que ce soit en se détournant et en gelant (c’est-à-dire en opérant à partir de la moitié supérieure de la figure 2) ou en se tournant vers et en s’ouvrant (c’est-à-dire en opérant à partir de la moitié inférieure de la figure 2). J’ai également constaté que, même au sein d’une même organisation, certains dirigeants peuvent présenter l’une de ces réponses (c.-à-d. être aveugle face à la situation), tandis que d’autres en présentent une autre (c.-à-d. ils se connectent aux personnes en période de crise). La différence d’impact est tangible et profonde: le premier groupe d’équipes se sépare, tandis que les autres ont tendance à grandir ensemble à des niveaux de résonance collective jamais vus auparavant.

Ce qui nous ramène aux racines confucianistes des Quatre Tigres: que les changements extérieurs nécessaires aujourd’hui nous obligent à nous mettre en syntonie et activer nos sources intérieures, les niveaux les plus profonds de notre humanité. Bien sûr, ces racines plus profondes ne sont pas liées par le confucianisme; ils sont inhérents à toutes nos cultures, et ils sont dormants dans chaque être humain. Mais pouvons-nous activer ces sources profondes de connaissance? Et comment les activer non seulement au niveau de l’individu, mais aussi au niveau de l’ensemble du système? Comment pouvons-nous mettre à niveau le logiciel dans nos différents systèmes clés? Cela nous oblige clairement à mettre à niveau:

1. nos infrastructures d’apprentissage, d’éducation: aller vers l’apprentissage de la personne entière et des systèmes dans leur globalité;

2. nos infrastructures démocratiques en les rendant plus directes, distribuées et basées sur le dialogue;

3. nos infrastructures économiques pour passer du système du « moi » à la conscience de l’écosystème.

Comment pourrions-nous utiliser notre situation actuelle pour ralentir, faire une pause et nous connecter à notre source profonde d’immobilité ? Peut-être que ce qui est demandé maintenant est un moment global où tout et tout le monde s’arrête pour un moment d’immobilité, pour un moment de connexion à la source.

Quoi que vous choisissiez de faire — et nous choisissons de le faire — en ce moment, que nous nous figions et tournions en arrière ou nous ouvrions et allons vers l’avant, n’oublions pas que, selon les mots du poète allemand Hölderlin, «là où le danger est, la puissance du sauvetage augmente également.»

Là où le danger est, la puissance du sauvetage augmente également. C’est quelque chose que j’ai vécu à plusieurs reprises. Mais cela ne fonctionne que collectivement si nous ralentissons, faisons une pause et retirons nos bandeaux pour assister au maintenant. Qu’est-ce qui émerge réellement du maintenant? Nous pouvons voir le début d’une nouvelle vague d’hyper-localisation de nos économies, de soutien aux petits agriculteurs et producteurs qui sont peut-être plus résiliants aux perturbations de la chaîne d’approvisionnement. Nous pouvons voir les débuts d’une économie plus intentionnelle, une économie qui, semblable aux AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne), est basée sur l’alignement des activités économiques autour d’une intention commune pour l’avenir, à savoir la co-création d’une agriculture centrée sur l’écosystème, plutôt que sur l’ego et la séparation.

8. École de transformation: activer les champs sociaux génératifs

Beaucoup d’entre nous sentons que nous vivons à une époque de profond changement — changement non seulement en termes de « fin des choses », mais aussi en termes d’ensemencement, de culture et de croissance d’une nouvelle civilisation pour les décennies et les siècles à venir. C’était vrai avant la pandémie de COVID-19, et ce sera vrai après. La question est de savoir comment répondre à la situation actuelle de manière à aider à manifester cet énorme potentiel de changement positif.

Comment pouvons-nous repenser et remodeler nos différentes formes de mouvements de manière à leur permettre d’incarner les principes de la guérison planétaire et du renouveau sociétal? Comment pouvons-nous remodeler nos structures d’apprentissage et de leadership de manière à déplacer le centre d’intérêt de l’apprentissage d’en bas à gauche vers en haut à droite de la figure 3?

Figure 3: Matrice d’apprentissage des systèmes et de leadership

Au Presencing Institute , nous avons prototypé différents formats d’apprentissage et de leadership transformationnels basés sur le modèle de l’écosystème. Pourtant, pour rendre ces formats accessibles à l’échelle nécessaire aujourd’hui, il faudra une nouvelle plate-forme et un nouveau réseau de lieux — comme une école de transformation — qui se concentre sur l’activation des champs sociaux génératifs en fournissant une alphabétisation de la transformation verticale .

Figure 4: École de transformation — Activation des champs sociaux génératifs — visuel par Olaf Baldini

Cette chronique a évoqué les premières expériences d’apprentissage que nous voyons émerger de la crise du coronavirus et de nos réponses. Le paysage de nos réponses collectives forme un champ de possibilités intéressant.

J’ai identifié les réponses des Quatre Tigres comme intéressantes du point de vue des systèmes, car elles allient une action proactive du gouvernement à une sensibilisation des citoyens basée sur les données. A partir de là, j’ai exploré les différentes conditions intérieures qui peuvent donner lieu soit à un champ social de co-création (pré-sélection) soit à un champ d’autodestruction.

Ce qui nous laisse avec la question: et maintenant quoi? À mon avis, l’une des priorités les plus urgentes pour les années à venir est de cultiver ces conditions plus profondes pour nos actions individuelles et collectives de manière hautement accessible, évolutive et modulaire afin que chacun puisse les intégrer dans son propre mouvement de construction et dans leurs infrastructures d’apprentissage.

GAIA: Global Activation of Intention and Action

C’est pour cette raison que, à partir de la semaine prochaine, mes collègues et moi avons décidé de vous proposer une plateforme d’apprentissage mondiale et gratuite, en ligne, pour activer des champs sociaux génératifs parmi tous les participants à travers les prochaines semaines. C’est un voyage pour les acteurs du changement de tous les secteurs et toutes les cultures — un voyage qui débouchera sur un Forum mondial, multi-local et multi-régional, co-créé par les participants en juillet.

Le format actuel de ce voyage et du Forum évoluera et s’adaptera à la situation qui continue de se dérouler autour de nous, entre nous et en nous. Cette infrastructure vous invite à vous reconnecter à vous-même et est conçue pour être accessible à tous, que vous souhaitiez vous joindre en solo confiné à la maison ou en invitant à distance des amis et d’autres artistes du changement de votre organisation ou communauté locale.

Si vous êtes intéressé, consultez cette page : Global Activation of Intention and Action (GAIA) et inscrivez-vous pour la première session le vendredi 27 mars. C’est le moment de faire une pause, de ressentir, de se connecter, puis d’agir ensemble. C’est maintenant.

P.S : Nous avons fourni 1000 places pour la première session vendredi. Ces sièges ont été toutes prises en quelques heures. Nous vous proposons donc 4000 places supplémentaires. Vous pouvez vous mettre sur liste d’attente pour être tenus au courant des places qui seront mises en ligne plus tard dans la journée. Merci !

Les autres leviers de l’Action pour le Climat : Soil; Democracy; Consciousness

Je souhaite remercier Becky Buell, Eva Pomeroy, Marian Goodman, Katrin Kaufer, Sarina Bouwhuis, et Antoinette Klatzky pour leurs commentaires très utiles pour écrire cet article — ainsi qu’ Olaf Baldini et Rachel Hentsch pour avoir créé les images ci-dessus.

Otto Scharmer

Je remercie profondément l’équipe du Presencing Institute et en particulier Rachel Hentsch pour avoir accepté cette traduction en français. Tous les matins, je me réveille en imaginant comment, à travers la construction d’une Ecole d’Agroécologie Voyageuse, je peux contribuer à la régénération des paysages de notre planète. La Théorie U m’a donné un superbe cadre pour accomplir cette mission.

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